Romain Grosjean, le halo du courage

Le 29 novembre 2020, vingt Formule 1 attendent l’extinction des 5 feux rouges qui lancent la course dans la nuit de Bahreïn. La course est sans enjeux au classement des pilotes. Le titre est déjà joué depuis deux semaines. Et pourtant, ce soir-là, la plus belle victoire ne va pas se jouer en haut de la grille.

Romain Grosjean sait qu’il dispute ses dernières courses en F1. La veille, avec sa très modeste Haas, il n’a pas pu faire mieux que l’avant dernier temps. Alors pour son antépénultième course, avant de raccrocher son casque et sa combinaison ignifugée, il a l’ambition légitime de prendre du plaisir.

90 ans avant cette course, le 13 juin 1930, un jeune pilote de l’aéropostale, Henri Guillaumet entre dans son avion Potez 25 depuis Santiago du Chili. Il doit exécuter sa 92eme traversée de la Cordillère des Andes. Sa jeune fiancée suissesse l’attend.

Mais tout bascule après quelques heures de vol. Après avoir vainement tenté de se faufiler à travers la montagne par la voie habituelle, il constate que la météo l’oblige à atterrir. Mais, durant l’atterrissage, la neige qui s’accumule devant ses roues finit par bloquer son avion qui effectue un « pylône » et se retrouve tête en bas. Bloqué par la tempête de neige, il passe les deux premières nuits enveloppé dans son parachute, dans un abri qu’il a creusé dans la neige sous l’aile de son avion retourné. Puis, au matin du 3e jour, alors que le temps s’est calmé, il aperçoit dans le ciel un avion parti à sa recherche. Il tire une fusée de détresse mais l’avion continue sa route sans le voir. De dépit, il décide de partir à pied, après avoir inscrit sur la carlingue de son avion : « N’ayant pas été repéré, je pars vers l’Est. Adieu à tous, ma dernière pensée sera pour ma femme »

Les 5 feux rouges se sont éteints et les 20 monoplaces sont parties mais après quelques secondes, lancée à plus de 200 km/h, la monoplace du Français percutait de plein fouet un rail de sécurité. Sous la violence du choc, la voiture s’est coupée en deux et s’est enflammée. Pendant 28 secondes des milliers de téléspectateurs du monde entier ont les yeux rivés vers leur écran tentant de comprendre fébrilement ce que la réalisation internationale ne diffuse pas.

La violence est inouïe. Les images de Nicky Lauda qui brûle dans sa Ferrari au Nürburgring en 1976. L’accident est d’autant plus terrible que parmi les millions de téléspectateurs sidérés devant ce spectacle, il y a son épouse qui regarde la course avec ses enfants, ses beaux-parents. Une voix se fait entendre, celle de Julien Febreau, le journaliste commentateur de Canal Plus, et son inquiétude se mêle à la nôtre. Julien Febreau qui sait bien faire vivre les courses, qui donne rendez-vous au premier virage après avoir pris le soin de non recommander de monter le volume, doit composer avec ce qu’il sait, ce qu’il craint, ce qu’il espère et ce qu’il redoute. Il sait que l’épouse de Romain regarde, se doute que le fils aîné du pilote dont il est le parrain regarde les derniers exploits de son père sur une F1. Mais il sait que des milliers d’abonnés attendent de lui des explications.

« Après deux, trois, quatre jours de marche, on ne souhaite plus que le sommeil. Je le souhaitais. Mais je me disais : Ma femme, si elle croit que je vis, croit que je marche. Les camarades croient que je marche. Ils ont tous confiance en moi. Et je suis un salaud si je ne marche pas »

Après 60km de marche, Guillaumet est éreinté. Le froid lacère sa peau. Il est à bout. Et lui vient une réflexion sur sa survie. Doit-il abdiquer ? Doit-il dormir au risque de ne pas se réveiller. Mais il se fait violence : « Après deux, trois, quatre jours de marche, on ne souhaite plus que le sommeil. Je le souhaitais. Mais je me disais : Ma femme, si elle croit que je vis, croit que je marche. Les camarades croient que je marche. Ils ont tous confiance en moi. Et je suis un salaud si je ne marche pas. »

Et il marche, mais la lucidité lui faisant défaut, il se trompe de direction. Son périple qui aurait pu ne durer qu’un jour et demie va durer finalement 5 jours de plus. Il sera secouru par des villageois et quand Saint Exupery viendra le chercher il dira à l’auteur du Petit Prince « Ce que j’ai fait, je te le jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait ». Son amour pour sa femme.

Romain et Marion Grosjean racontent ce sauvetage dans leur livre « La mort en face » (City). Lui aussi ce qui l’a sauvé c’est la pensée de ses enfants pour qui il devait s’extraire de ce qu’il reste de son habitacle. Il est sauvé par le halo, cet arceau en titane placé dans la ligne de mire du pilote qui le protège en cas de retournement ou de chevauchement comme on a pu le voir à Monza cette année. Le halo, Romain Grosjean était plutôt contre quand il a été imposé par la FIA après l’accident qui coûtera la vie à Jules Bianchi, mais il sait aujourd’hui combien il lui doit la vie. Jules Bianchi a quelque part épargné la vie de Romain Grosjean.

Finalement ce qui réunit ces deux êtres d’exception c’est le courage de vivre quand la mort se fait inéluctablement proche. Le refus de céder, la grâce de se battre. Dans un sport où le risque est accepté, les choix de trajectoire engage sa propre vie, l’histoire de Romain Grosjean est une leçon qui montre que la vie, comme dirait Mère Teresa, est un combat auquel il faut faire face.

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